CHAPITRE XV
Avant que Donal ait pu rejoindre sa femme, Karyon l'intercepta.
— Donal, viens avec moi. Il y a des gens que tu dois rencontrer.
— J'avais l'intention de danser avec Aislinn.
Karyon ne se laissa pas attendrir.
— Aislinn peut attendre un peu. Tu dois connaître ces hommes.
Donal le suivit à contrecœur. Il avait déjà vu deux des nobles, des Homanans. Les trois autres avaient l'accent solindien.
Karyon se chargea des présentations. En diplomate consommé, il fit comprendre à ses invités que ce Cheysuli était désormais le prince d'Homana.
Donal sentit l'hostilité à peine voilée des Solindiens ; les Homanans semblaient tendus.
Dieux ! C'est pire que je pensais. Karyon doit bien se rendre compte que ces hommes et ceux qui leur ressemblent ne m’accepteront jamais comme Mujhar.
— Bien sûr, nous savons que l'alliance entre nos deux pays évitera de nouvelles guerres. La paix sera la marque du règne de Donal...
— La paix est une chose que nous désirons tous, murmura un Solindien vêtu de vermillon.
— Bien entendu, le peuple de Solinde sera alarmé par l'accession au trône d'un Cheysuli, dit Karyon avec un sourire un peu ironique. Mais, le moment venu, peut-être sera-t-il habitué à Donal.
Il y eut un rapide échange de regards entre les Solindiens et les Homanans. Donal le remarqua.
— Le duc Royce est régent de Lestra depuis plus de quinze ans. Je pense que Solinde bénéficierait d'un homme plus jeune, qui sera un jour le Mujhar de son royaume.
Par les dieux, est-il sérieux ?
Donal n'osa pas montrer sa surprise face aux intentions de Karyon.
Un des Homanans le regarda fixement.
— Vous l'envoyez à Solinde maintenant ?
— D'abord, ma fille et lui passeront quelque temps ensemble, comme il convient à des jeunes mariés. Ils séjourneront à Joyenne avant de partir pour Lestra.
Un cri de femme retentit à ce moment.
Donal et Karyon se tournèrent comme un seul homme. Donal aperçut une silhouette, que les gens regardaient, comme paralysés de surprise.
Puis il vit que l'homme avait une épée dans la main.
Il attaque Karyon... Une épée, à un mariage... Tous les gardes sont dans le couloir...
Sa main vola à sa ceinture et saisit son couteau d'acier et d'or. Karyon était armé aussi. Mais l'épée tomba soudain de la main du tueur. L'homme rejoignit aussitôt son arme sur le sol.
Un couteau était planté jusqu'à la garde au milieu de son dos. C'était un couteau royal homanan, orné du lion rampant et de l'œil rubis. Donal comprit aussitôt qui était son propriétaire.
Les bras nus de Finn étaient croisés sur sa poitrine.
— Il semble, mon seigneur, que vous manquez d'un bon homme lige.
— Oui, acquiesça Karyon d'une voix rauque. Depuis que j'ai perdu celui que j'ai eu pendant des années, je n'ai pas pu en retrouver un.
Finn sourit.
— Il est difficile de choisir un homme pour ce poste. J'ai toujours considéré qu'un homme lige était... irremplaçable.
— Sauf s'il est remplacé par... lui-même, dit Karyon, impassible.
Donal ne regarda pas Finn, mais Rowan. Le plus loyal et dévoué des généraux de Karyon, il portait, comme Donal, les couleurs du royaume. Mais ses vêtements, au lieu du cuir cheysuli, étaient faits de soie et de velours homanans. Son visage était brusquement devenu gris. La main sur la garde de son poignard, il ne regardait pas Karyon, mais Finn.
Il attend, comprit Donal. Il attend la réponse de Finn. Même s'il n'est pas l'homme lige de Karyon, il est tout le reste. Je ne doute pas qu'il estime avoir pris, en partie, la place de Finn. Il se rend compte que celui-ci risque de revenir au service de Mujhar.
— Non, dit enfin Finn en regardant le mort. Ces temps sont révolus. J'ai un clan à conduire, des guerriers à entraîner.
Il leva les yeux et rencontra ceux de Karyon. Pendant un long moment, ils semblèrent partager une communication non verbale.
Finn regarda les mains tordues de Karyon et ses épaules voûtées.
— Il y a une chose que je peux vous offrir, si vous permettez...
— Oui, dit Karyon, dès que j'aurai débarrassé les lieux de cette vermine.
Il fit signe aux gardes.
— Accompagnez les Solindiens jusqu'à leurs quartiers. Ils retourneront chez eux au matin.
— Mais... mon seigneur Mujhar ! dit le seigneur grisonnant vêtu de velours vermillon. Nous n'avons rien à voir avec cela !
— Le jour du mariage de ma fille, j'ai été attaqué dans mon propre palais. Le temps de la diplomatie est passé. Nos deux royaumes seront bientôt en guerre.
Cette tentative d'assassinat aurait pu assurer la victoire à Solinde. Mais elle a échoué. Vous êtes découverts, et vos plans ont été déjoués.
Les gardes emmenèrent les Solindiens. La musique et la danse reprirent. Sur l'ordre de Karyon, la fête continuait.
Donal se tourna et faillit renverser Bronwyn.
— Donal, comment vas-tu ?
— Bien, dit-il. C'est terminé.
— Pourquoi Karyon pense-t-il que l'assassin en avait après lui ?
Donal fronça les sourcils.
— C'est évident, Bronwyn. Qui d'autre aurait-il eu pour cible ?
— Toi, dit-elle. J'ai vu comment il te regardait. C'est toi qu'il voulait, rujho, je te le jure.
— Bronwyn, tu es sûre ?
— J'ai dansé avec lui. Il m'a posé des tas de questions sur toi. Je n'y ai pas vu de mal, nombreux sont ceux qui te connaissent peu. Puis il est parti. Quand il est revenu, il avait une épée.
— Et les questions d'un Solindien ne t'ont pas rendue soupçonneuse ?
— Mais, Donal... C'était un Homanan !
— Bronwyn, tu es sûre ?
— Oui. Oh, Donal, j'ai peur !
Pas plus que moi, rujholla.
— Où est Aislinn ?
— Ici, dans le coin. Tu la vois ?
Elle tenait un gobelet et but une gorgée.
Aislinn... je crois qu'il y a des choses à régler entre nous...
— Reste ici, dit Donal à Bronwyn. II est temps que j'enlève ma cheysula à la foule.
— Mais... et la cérémonie du coucher ?
— Je crois que ce soir, il serait préférable qu'Aislinn s'en passe.
Quand il atteignit Aislinn, il lui enleva le gobelet qu'elle tenait.
— Tu en as envie ? Ou tu en as besoin ?
Il la regarda. Elle avait des yeux sensuels. Malgré sa jeunesse, elle avait quelque chose de la séduction de sa mère, une maîtresse en cet art.
— Tu trembles, Aislinn. Pour moi ou pour ton jehan ?
— Je pensais qu'il voulait tuer mon père.
— Non. L'assassin en avait après moi.
— Toi ? Pourquoi aurait-il voulu te tuer ?
Sa surprise était sincère. Ce n'était sans doute pas très flatteur, mais il fut soulagé.
— Certains hommes me préféreraient mort, dit-il tranquillement. Et certaines femmes aussi, Electra la première. Karyon vieillit. Il ne restera pas éternellement sur le trône du Lion. Quelle meilleure façon d'arracher le royaume à la lignée légitime ?
— Oh dieux, les choses se passeront-elles toujours ainsi ?
— J'espère que non ! Si c'est ce que ce titre signifie...
— ... Tu ne te sens pas capable de l'assumer, finit-elle froidement.
— Karyon régnera encore des années, dit Donal. Quand le moment viendra, je serai prêt ! ( Il sourit. ) Tu te caches, Aislinn. As-tu peur de moi ?
— Un peu, admit-elle en rougissant. On m'a dit à quoi je devais m'attendre pour la cérémonie du coucher...
— Oui. Ils feront de leur mieux pour embarrasser les époux. C'est une coutume homanane. Si c'était un mariage cheysuli, la femme viendrait habiter dans le pavillon de l'homme, et c'est tout.
Les grands yeux gris d'Aislinn s'écarquillèrent.
— Dans ce cas, j'aurais préféré que ce soit un mariage cheysuli !
Il lui prit la main.
— Suis-moi. Nous allons échapper aux prédateurs !
Donal referma la porte des appartements qui leur avaient été préparés, à l'étage, au-dessus de leurs suites privées.
Aislinn se tourna vers lui, sa lourde ceinture ornée de joyaux tintant dans le silence.
— J'ai un peu peur, dit-elle.
II s'appuya contre la porte et la regarda. Il ne pouvait pas parler, car il était trop surpris.
Il ne s'était pas attendu à éprouver le désir violent qu'il ressentait.
Du désir ? Pour Aislinn ? Quand Sorcha est tout pour moi ?
Aislinn marcha lentement vers la table où se trouvaient une carafe de vin et deux gobelets d'argent travaillé, un cadeau du roi d'Atvia.
Elle versa le vin dans les gobelets.
— Veux-tu partager le vin nuptial avec moi ?
— Oui, dit-il. Shansu. Crois-tu que je pourrais te faire du mal ?
— Non, dit Aislinn. J'ai confiance en toi.
Donal leva le gobelet vers elle.
— J'espère que le vin est d'une bonne année, dit-il.
Elle était sur le point de boire.
— Le tonneau était un cadeau de ma mère.
D'un geste brusque, il jeta le gobelet sur le sol, où il se fracassa. Le vin se répandit sur la robe de soie bleue d'Aislinn.
— As-tu envie de risquer ta vie ?
— Risquer ma vie ? Pourquoi ? C'était un cadeau...
— Pour toi ? Ou qui m'était destiné ?
Toute couleur quitta son visage.
— Oublies-tu, mon époux, que j'allais boire la première ?
— Comment puis-je savoir si la sorcière ne t'a pas immunisée contre le poison pendant les deux ans où tu as vécu avec elle ?
— Finn m'a testée ! Ne suis-je pas lavée du soupçon de sorcellerie ? Crois-tu que je veuille te faire assassiner alors que je te désire à un tel point ?
Donal lui prit le poignet. II revit en esprit la main délicate et fine qui tenait la torche dans la crypte.
— Aislinn, dit-il, tu m'effraies. Je ne sais pas ce que tu risques de faire.
— Tu es un idiot, dit-elle doucement. Je n'ai pas envie de te tuer. Je t'aime, Donal.
Il la regarda dans les yeux et la crut. Alors il lui enleva doucement sa ceinture et ses bijoux.
Puis il l'entraîna vers le lit.
II défit les lacets de sa robe, dénudant son dos pâle et délicat.
Nue, elle était allongée sur les couvertures. Elle le regardait avec les yeux d'une femme désirant un homme. Il se dévêtit et la rejoignit.
Peut-être cette union ne sera-t-elle pas si mal assortie après tout...
Mais quand il posa une main sur son sein, Aislinn hurla.
Il quitta le lit aussitôt pour ne pas l'effrayer davantage.
— Loup ! cria-t-elle. Ton sang est celui d'un loup, tes mains les pattes d'un loup ! Abomination ! Crois-tu que je vais coucher avec toi ?
— Aislinn ! Elle t'a rempli la tête de mensonges...
Une lueur de compréhension revint dans le regard de la jeune femme.
— Donal ? Que se passe-t-il ?
Elle se couvrit la bouche d'une main tremblante. Puis la folie reparut dans ses yeux.
— Elle m'a prévenue ! Elle m'a dit que tu me prendrais comme un loup, parce que tu ne peux pas faire autrement ! Une bête ! Pas un homme ! Crois-tu que je veuille porter tes enfants ?
Donal commença à trembler. Il ne pouvait pas s'en empêcher. Elle était accroupie sur le lit, une main dans les cheveux. De l'autre, elle fit le signe qui conjurait le mauvais œil.
— Animal, siffla-t-elle. Je ne veux pas en moi d'un enfant démoniaque !
Tout désir le quitta. Il la regardait et voyait Electra. Ses paroles retentirent dans sa tête.
Aucun mariage n'est valable s'il n'est pas consommé..
— Aislinn, dit-il, comprends-tu ce qu'elle a fait ?
Les larmes coulaient le long du visage de la jeune femme.
— Donal ? Qu'y a-t-il ? Que m'a-t-elle fait ?
— Elle a déformé ton esprit...
Il s'arrêta net. Aislinn n'était pas en état de comprendre.
— Je refuse de coucher avec un loup !
Il remit ses vêtements, malade de dégoût. Maladroitement, il ouvrit la porte et sortit. Il pensa à Sorcha, mais il ne pouvait pas aller à la Citadelle. Pas pendant sa nuit de noces.
Un mouvement, dans l'ombre, lui fit tirer son couteau. Puis il entendit un rire féminin : un couple qui s'embrassait.
L'homme avança vers lui. C'était Evan.
— Donal ? Qu'y a-t-il ? Avons-nous troublé les jeunes mariés ? Vous a-t-elle demandé d'attendre dehors pendant qu'elle se déshabillait ?
Il souriait, mais son sourire s'effaça quand il vit l'expression de Donal.
— Rentre chez toi, dit-il à sa compagne. J'ai à faire avec le prince.
Elle partit après un regard à Donal.
— Inutile de m'expliquer, dit Evan. Votre visage parle pour vous. Je connais un remède, mon seigneur, si vous voulez m'accompagner.
— Il n'y a aucun remède à ce qui s'est passé.
— Mais si ! insista Evan. Voulez-vous me faire visiter les tavernes de Mujhara ?
— Toutes les tavernes, Ellasien ?
— Autant que nous pourrons. Avant l'aube.
Donal sourit.
— Allons-y.